Publié le 22 aout 2025 par Alban Kites
J’ai voulu comprendre comment on se prépare vraiment à une compétition : pas les grands principes, mais ce qu’on fait “pour de vrai”, sur le terrain, dans la tête, la veille… J’ai donc discuté avec Jean-Pierre, pilote passionné, champion du monde et multiple champion de France, pour qu’il me raconte sa façon de faire. On a gardé le format conversation : on parle tous les deux à la première personne. Cet article est une retranscription fidèle de notre conversation. Les mots, les idées et les anecdotes viennent de Jean-Pierre ; j’ai seulement structuré et resserré pour la lecture.

Par quoi ça commence ?
Moi — Quand tu sais que tu vas faire une compète, tu démarres ta préparation par quoi ? T’as une routine, un plan, ou ça change à chaque fois ?
Jean-Pierre — Je commence par les figures de précision. C’est mon truc, j’adore ça, et c’est déterminant au classement. Même si ton ballet est “moyen”, si tu montes haut la précision, tu restes dans le match.
Ma routine de précision varie selon le vent et les conditions, mais l’ordre d’attaque reste le même : les figures d’abord. La musique et le ballet, je les travaille en parallèle si je ne les ai pas encore verrouillés.
Moi — Tu t’entraînes souvent ?
Jean-Pierre — J’essaie d’aller voler deux à trois fois par semaine quand c’est possible. Ça fait beaucoup de choses à caler, mais pour moi c’est du bonheur.
Et concrètement, tu bosses quoi et comment ?
Moi — Dans les semaines qui précèdent, tu t’entraînes sur quoi ? Des figures, des chorés complètes, du mental… ?
Jean-Pierre — Concrètement, je fais simple : je pose le bouquin des figures par terre, je mets un caillou dessus, et je répète. Plusieurs fois. Je fais deux ou trois passages sérieux, puis je m’accorde un moment pour m’amuser, je reviens aux figures, je varie un peu pour éviter la lassitude. Il me faut de la discipline, mais aussi un peu de liberté : ça nourrit le ballet et ça garde le plaisir.
Moi — Tu bosses seul ou avec d’autres ?
Jean-Pierre — Seul, la plupart du temps. Il m’arrive de me filmer pour me revoir, mais j’ai surtout des repères qui me suffisent (on en parle juste après).
Moi — Et la météo ? Tu m’as dit que chez toi c’est souvent vent de terre.
Jean-Pierre — Oui, et c’est irrégulier. Il faut choisir la bonne voile, gérer les bourrasques : beaucoup de technique. Quand tu vas ensuite voler en vent de mer (laminaire sur les plages), tout devient plus facile. Ceux qui font l’inverse — passer du vent de mer au vent de terre — le sentent tout de suite : c’est plus rude.

Tes repères : le “comptage” et la fenêtre
Moi — Tu m’as parlé de “comptages” pendant l’entraînement. C’est quoi ?
Jean-Pierre — Je m’entraîne en comptant. Ça me donne des repères de vitesse et de hauteur. Mon pas, c’est 10 % par compte : 1 = 10 %, 2 = 20 %, … 8 = 80 %. Et je le fais avec mon cerf-volant 4 lignes, lignes de 37 m. Je m’en sers autant pour la hauteur que pour la largeur de la fenêtre. Ce n’est pas au millimètre, mais ça stabilise le tempo et la géométrie.
Moi — Et la fenêtre, tu la définis comment ?
Jean-Pierre — Pas comme le “45° depuis le centre” qu’on voit parfois dans les grilles d’entraînement. En compète, on parle en pourcentages (hauteur/largeur), et on n’atteint jamais vraiment 100 % à droite comme à gauche. J’utilise donc le comptage pour tenir des 50, 70, 80 % de façon cohérente, et j’essaie aussi de faire sortir le cerf-volant au maximum quand il le faut. L’idée n’est pas de tout faire au métronome : c’est un repère pratique pour répéter propre et coller à ce qui est attendu au jugement.
Note (pour toi qui lis) : quand Jean-Pierre parle de “pourcentages”, il parle d’une fraction de la fenêtre de vol (l’espace devant toi). 50 % de hauteur n’est pas très haut ; 80 % est déjà haut dans la fenêtre. Son “pas” est calé sur des lignes de 37 m — c’est un repère personnel pour compter et caler son vol, pas une mesure en mètres.
Le choix de la musique… et la façon de construire le ballet
Moi — La musique, le ballet : tu choisis comment ?
Jean-Pierre — Le choix part de mon style de vol. Je suis plutôt dynamique, avec des cassures, des phases énergiques et des moments posés. Donc je cherche une musique qui porte ça. En ce moment je cherche un nouveau morceau : je regarde beaucoup de danses, je pioche des gestes et des intentions. La musique doit me donner envie et tenir dans le temps ; si elle me lasse, c’est mort.
Moi — Tu prépares le ballet “au cordeau” ou tu gardes de l’impro ?
Jean-Pierre — Les deux. J’ai des jalons où je sais exactement où je vais, et entre ces jalons je laisse une fenêtre d’impro. Si je me loupe ou si la météo bouge, en connaissant bien le tempo, je rattrape le fil de la choré.
Moi — Et côté aléas… raconte-moi un imprévu qui t’a marqué.
Jean-Pierre — Aux Championnats du monde, j’étais prêt à entrer… et la mauvaise musique démarre. Grosse montée de tension : je laisse le cerf-volant au sol, je cours voir si j’ai une clé USB ; retour aux poignées, et ils retrouvent la bonne piste. Sauf que ma concentration est coupée. Juste avant de relancer, je demande au public d’applaudir pour me rebooster. Je sautille, je fais sautiller le cerf-volant : ça revient, je me reconcentre et je repars. Sur la vidéo, je vois la trace du coup de stress, même si ça ne saute pas aux yeux du public.
Moi — Du coup, ton plan B, c’est quoi concrètement ?
Jean-Pierre — Prévoir une clé USB de secours (vérifier la piste, penser clé/backup), et si ça déraille, avoir un geste pour se remettre dedans : demander les applaudissements, réenclencher le corps pour raccrocher le tempo. L’imprévu arrive ; l’important, c’est comment tu y reviens.

La veille et le matin : la “bulle” et les répétitions
Moi — La veille et le matin de la compète, tu fais quoi ?
Jean-Pierre — La veille, je suis déjà dans ma bulle : je m’isole un peu, je répète mentalement. Le matin, même chose, je répète au stick (les gestes au sol, sans voler) et je me remets la musique en tête.
En paire, on garde l’esprit répétition comme en individuel. Bruno et moi, on a des tempéraments différents : lui est plus détendu en amont, et peut être plus tendu au moment M ; moi, c’est l’inverse. Ça s’équilibre bien.
Ce que personne ne voit : le travail “invisible”
Moi — C’est quoi le détail ou l’effort invisible qui compte beaucoup pour toi ?
Jean-Pierre — Déjà le matos c’est très important ! Depuis plusieurs années, j’améliore mes voiles mon bridage dans les moindres détails, un travail de longue haleine qui me passionne. Je cherche les meilleurs réglages pour optimiser les réactions de mes appareils. Avoir le bon cerf-volant suivant la plage de vent, c’est un atout majeur vers la réussite.
Puis la préparation physique et mentale, un mois avant, je fais attention à mon corps. Des régimes, parfois des jeûnes. L’idée, c’est de me sentir mieux pour bouger, et aussi de me clarifier la tête. Je réduis l’alcool. Pas zéro — je peux prendre un petit apéro avec mon épouse le week-end — Mais pas d’excès, j’adopte une attitude relativement zen. Ce sont des choses simples, mais pour moi, ça compte vraiment.
Un conseil pour une première compète ?
Moi — Si quelqu’un prépare sa toute première compète, tu lui dis quoi ?
Jean-Pierre — S’entourer. Un club, c’est précieux. Et passer par des stages ou formations : au contact des autres, on apprend mieux. Ça donne aussi un cadre et un peu de discipline pour progresser.

Style personnel… et styles différents
Moi — Tu décrirais comment ton style ? Et à l’inverse, un style très différent qui te parle ?
Jean-Pierre — Comme je te disais, je suis plutôt dynamique avec des cassures, j’aime l’énergie.
À l’opposé, Marjorie [Truchet], par exemple, c’est tout en douceur, tout en coulée — très beau à voir. Ça montre bien que la musique doit servir ton style : on ne plaque pas une bande-son au hasard, on choisit pour ce qu’on veut raconter.
Moi — Merci, Jean-Pierre !
À tester à ton prochain vol
- Précision d’abord : enchaîne 3 figures sérieuses avant de jouer.
- Comptage : fixe 1 compte = ~10 % (lignes 37 m). Exemples : monter “1…5” pour 50 %, “1…7” pour 70 %, “1…8” pour 80 %. Fais-le en hauteur puis en traversée (centre → bord → centre). Objectif : garder le même tempo à l’aller/retour ; ne cherche pas le 100 %, rarement atteignable.
- Plan B : vérifie ta piste audio, prévois plusieurs clés USB et imagine comment “recoller” au tempo en cas de couac.
Moi, ça m’a donné envie de remettre ça dès ce week-end. Et toi ?
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