Tu connais sûrement Marjorie Truchet pour ses podiums en équipe de France FFVL ou ses démos qui claquent sur le sable. Mais derrière la virtuose, il y a la pédago : celle qui, via La Cour d’Éole, fait découvrir l’acrobatique à des scolaires, à des managers en team-building ou à des pilotes déjà accros.
Alors j’ai pris mon micro (et un thermos – on était en Bretagne !) pour lui poser les questions qui me brûlaient les lèvres : comment on fait progresser quelqu’un ? qu’est-ce qui coince ? pourquoi, après tant de titres, continuer à transmettre ?
Place à un résumé de notre conversation, en « je » pour tous les deux.

Sur quoi tu t’appuies pour faire progresser les gens ?
Marjorie : « Pas de formule magique ; le maître-mot, c’est l’adaptation. Pendant mon brevet d’État d’équitation, j’ai énormément travaillé la pédagogie, puis je l’ai testée sur tous les publics : enfants, adultes, personnes handicapées… Du coup je pioche : approche très structurée — presque “militaire” — pour certains, plus ludique pour d’autres, et je change dès que ça bloque. »
Elle ponctue d’un slogan qui claque : « Il faut être sûr de sa connerie. » Autrement dit : avancer avec assurance, mais reconnaître tout de suite si on s’est planté — transparence et crédibilité vont ensemble.
Pour affiner sa boîte à outils, Marjorie s’appuie sur trois principes :
- Expérience : « Je me mets en quatre pour répondre à la demande, quitte à aller chercher l’info ailleurs si je ne l’ai pas » .
- Pédagogie digérée : « Avec le temps, j’ai gardé ce qui marche vraiment, jeté le reste » .
- Persévérance : « Parfois j’apprends en même temps que le stagiaire ; tant qu’on avance, ça me va » .
C’est quoi la limite, le cas le plus compliqué que tu aies rencontré ?
Marjorie : « Il m’est arrivé d’accompagner un stagiaire ultra-tendu ; trois jours où rien ne rentrait. Là, c’est 100 % psycho : trouver le déclencheur qui va libérer la communication et donner un résultat, sinon pour moi c’est un échec. »
Elle détaille sa tactique : beaucoup d’écoute en tête-à-tête, plusieurs approches successives, et la recherche d’un exercice “plaisir” pour relancer la dynamique. « Il faut que tout le monde reparte gagnant ; personne n’a envie de rentrer chez soi dégoûté. »
Et quand le courant ne passe vraiment pas ?
Marjorie (sourire en coin) : « Tu changes de canal ! Je peux me mettre en retrait, proposer un exercice hors sujet juste pour relancer la dynamique, ou laisser un collègue prendre la main. Tant que la personne part avec un acquis, c’est réussi. »
Elle reconnaît que, parfois, il faut aussi accepter qu’on n’est pas le coach idéal pour tout le monde — et l’humilité fait partie du job.

Qu’est-ce que tu vois évoluer chez les stagiaires en quelques jours ?
Marjorie : « La confiance. Même si, objectivement, je ne sers “à rien”, ma présence rassure. Ils se sentent moins nuls, gagnent une petite victoire — parfois juste un réglage de bridage — et boum ! ça passe. »
Elle file son analogie favorite : le couple cavalier-cheval. « Il faut trouver la monture qui te convient : un cerf-volant permissif pour débuter, ou plus exigeant pour progresser. Mais rappelle-toi : si le matériel est bon et que ça coince encore, c’est au pilote de se remettre en question. »
Au passage, on parle matos : éviter les cerfs-volants “fast-food” qui dégoûtent du pilotage, privilégier des machines qui pardonnent mais révèlent les erreurs — histoire de progresser sans se ruiner la motivation .
Et toi, ça te fait quoi de les voir progresser ?
Marjorie : « C’est terriblement gratifiant ! Je veux qu’ils bossent entre deux sessions, parce qu’un stage ne fait pas tout. Le vrai kif, c’est quand quelqu’un revient un an après. Regarde Baudouin : l’an dernier il doutait, aujourd’hui il pose mille questions ; tu sens qu’il a compris qu’il pouvait avancer et ça change tout. »
Elle avoue réduire ses propres festivals pour garder du temps “bonus” avec ces pilotes motivés : « Quand quelqu’un s’accroche, tu as envie d’investir davantage. »
Si quelqu’un hésite à venir en stage – ou à transmettre – tu lui dis quoi ?
Marjorie : « Viens, tu ne risques rien ! Au pire, tu passes une journée à la plage. Pour transmettre, pareil : tente. Être bon pilote ne suffit pas ; il faut l’envie de partager. Tu peux découvrir que tu es “un bon formateur qui s’ignore”. Et ça ne coûte pas grand-chose d’essayer. »
Elle insiste : mieux vaut dire non tout de suite que d’accepter d’encadrer à contre-cœur et dégoûter un débutant.

Quand l’élève dépasse le maître, ça pique ?
Marjorie (grand éclat de rire) : « Au contraire ! Quand Rémy m’a grillée sur le podium, j’étais ravie. Ça prouve que la transmission marche. Et si ça agace des jaloux… tant pis ! »
Ce que je retiens (perso)
- S’adapter ou rien : changer de méthode n’est pas un aveu d’échec, c’est la base du métier.
- « Être sûr de sa connerie » : parler avec assurance, corriger avec franchise.
- Le matériel est un miroir : quand le cerf-volant sait tout faire, reste au pilote à bosser.
- La progression commence par le regard qu’on porte sur soi — et ça, un coach peut le changer en trois jours.
- On peut être multi-championne et garder une sacrée dose d’humour (et de patience !).
Cette conversation m’a donné envie de bloquer un week-end chez La Cour d’Éole, de régler enfin ces flic-flacs qui me résistent… et peut-être de transmettre un jour ou l’autre. Et toi ?
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